Bocage ornais : quand chaque village avait son fromage...

Originaire de l'Orne, Gérard Clouet profite de sa retraite pour mener des recherches sur les anciennes fromageries du département. Son enquête l'a mené jusqu'à Champsecret...

09/03/2016 à 16:30 par valentinbiret

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De Saint-Bômer (Orne) à Mantilly en passant par Champsecret et La Ferté-Macé, de nombreuses communes du Bocage ornais possédaient leurs propres fromageries et donc leurs propres étiquettes.

Désormais à la retraite, l’Ornais Gérard Clouet effectue actuellement des recherches sur les anciennes fromageries de l’Orne. Si beaucoup d’entre nous connaissent le fameux « Camembert du Champ secret », qui se rappelle aujourd’hui du camembert « Le Poilu » ?

Illustres Champsecrétois

Certes, l’étiquette de ce fromage était produite dans le Calvados, mais le producteur était bel et bien originaire de Champsecret, affirme Gérard Clouet. « Il était un des enfants de la famille Barré qui a beaucoup contribué au développement de la fabrication de fromage dès la fin du XIXe siècle ». Mais il n’a pas été le seul. « Deux autres natifs de Champsecret ont créé des fromageries en dehors de la commune », poursuit Gérard Clouet, qui recherche actuellement des témoignages et des descendants de ces familles qui ont marqué l’économie rurale de la fin du XIXe et du XXe siècle, « non seulement à Champsecret mais aussi sur bien d’autres communes du Bocage ornais ».

Gérard Clouet profite de sa retraite pour mener des recherches sur les anciennes fromageries du département. Son enquête l’a mené jusqu’à Champsecret, d’où est originaire le producteur du camembert « Le Poilu ».
Gérard Clouet profite de sa retraite pour mener des recherches sur les anciennes fromageries du département. Son enquête l’a mené jusqu’à Champsecret, d’où est originaire le producteur du camembert « Le Poilu ».

Champsecret, une tradition fromagère

Dans ses recherches, l’ex directeur régional de l’environnement pour la Basse-Normandie s’est tout particulièrement intéressé au camembert « Le Poilu », dont l’étiquette a été apposée par Pierre Barré sur les camemberts qu’il fabriquait au Mesnil de Lieury près de Saint-Pierre-sur-Dives.

En quoi cette production implantée dans le Calvados peut-elle bien concerner l’Orne ?

Gérard Clouet s’explique :

Pierre Barré (1863) est le cinquième enfant dune famille de Champsecret qui a compté dans la tradition fromagère de cette commune. En effet Isidore (1862) le quatrième enfant va créer dans la ferme familiale de « La Vente » une fromagerie qui connaîtra un essor important. Elle sera ensuite rachetée dans les années 1930 par lentreprise Rigaud qui elle-même sera reprise en 1980 par Vallée

A Saint-Bômer, la fromagerie des Forges

Eugénie (1869), la dernière des enfants Barré, après avoir travaillé comme son frère Esther (1857) avec Isidore à la fromagerie de la Vente, va épouser Victor Hochet de Saint-Bomer-les-Forges, bourrelier de profession. Forte de son savoir faire elle crée avec son mari, la fromagerie des Forges. Cette dernière après avoir été rachetée dans les années 30 par Brand et Levasseur puis par Préval en 1965, rejoindra en 1980 le groupe Besnier.

Le passionné d’histoire poursuit :

Dautres familles de Champsecret ont, elles aussi, compté et marqué le paysage de léconomie rurale par leur production de fromages : Langlois-Corvée à la ferme de « Bellevue », et Bigeon-Masseron au « Gros Douet du Moulin

On en fait toujours un fromage !

Ce savoir faire dans la fabrication de fromage s’est aussi exporté hors de Champsecret via des natifs de cette commune. « Alfred Rabarot (1862) sest installé dans le Calvados et a produit des camemberts à Lieury et Mittois. Quand à Victor Amiard (1846) après avoir exercé le métier de tourneur sur bois à Saint-Pierre dEntremont, il y crée dans les premières années de 1900, une fromagerie au lieu dit « La Noirée ». Elle sera reprise vers 1911 par un industriel nantais avant de rejoindre le groupe Brand-Levasseur », ajoute Gérard Clouet.

Aujourd’hui cette tradition de production fermière de fromage née à la fin du XIXe perdure encore à Champsecret à la ferme de « La Novère ».

Appel à témoins

Insatiable dans ses recherches, Gérard Clouet s’est associé à Michel Lebec, de Vimoutiers, qui a initié des recherches identiques sur l’ensemble du Pays d’Auge.

Nous coordonnons nos recherches pour optimiser au mieux nos efforts

Un travail de fourmi comme le confie ce retraité hyperactif.

Les sources dinformations sont assez difficiles à mobiliser. Peu ou pas darchives disponibles, et des témoins qui se raréfient, cest pourquoi je cherche tout document et toute source dinformation : descendants des familles de fromager, employés, distributeurs me permettant davancer

Valentin Biret

Le Poilu et le camembert

Le camembert « Le Poilu » a été créé par un homme originaire de Champsecret.
Le camembert « Le Poilu » a été créé par un homme originaire de Champsecret.

Une étiquette de camembert ancienne, dont le producteur est originaire de Rouellé, entre en résonance avec les commémorations autour du centenaire de la première guerre mondiale. Gérard Clouet explique la relation entre le « Poilu » et le camembert.
Le camembert doit en partie sa réputation à la première guerre mondiale. Auparavant il n’était essentiellement consommé que dans l’ouest et dans la région parisienne grâce aux réseaux de transport par voie ferrée.

Un cadeau victime de son succès

Pendant les quatre premières années de la guerre, comme beaucoup d’autres fromages régionaux, il était souvent glissé dans les colis que les familles envoyaient aux hommes mobilisés sur le front. Ce n’est que vers la fin 1917, que l’intendance militaire, sollicitée sans succès à maintes reprises par les fabricants de camembert normands, finit par passer ses premières commandes et le faire entrer dans « l’ordinaire » du poilu. Le succès est immédiat au point que les producteurs normands ne peuvent satisfaire seuls aux commandes.

Un million de camemberts par mois

Il faut faire appel aux fabricants de toutes les régions laitières pour fournir de l’ordre de 1 000 000 de camemberts par mois, sans pour autant subvenir totalement aux besoins de l’armée.
La notoriété qu’il acquiert au cours de la seule année 1918 va faire naître le mythe « Camembert ».

De l’hommage de Clemenceau à la conquête du monde

Cette réputation va se poursuivre et perdurer avec le retour des soldats une fois la guerre achevée. En s’adressant en 1919 aux anciens de la cote 504 près de Verdun, Clemenceau ira jusqu’à saluer le camembert,

cet autre ami des hommes aux heures difficiles

Le camembert n’a plus été plus l’apanage de la seule Normandie. Quasiment toutes les régions françaises se sont lancées dans sa fabrication. Il est devenu un fromage populaire incontournable sur toutes les tables partout en France. L’export vers les États-Unis et Le Royaume-Uni s’organise principalement à partir du Havre.

Gérard Clouet
Sources : Les Poilus et les fromages. Etienne de Banville. Éditions du Rosel. 2008. Fromages et fromagerie du pays d’Auge des années 1870 à nos jours. Michel Lebec. Éditions de la Viette. 2012. Archives départementales de l’Orne.

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