La Ferté-Macé Liberté de la presse : entretien avec Eric Fottorino

Ex-directeur du journal Le Monde, Eric Fottorino donnera une conférence sur le thème « Liberté de la presse : où en est-on ? » mardi 22 mars à La Ferté-Macé. Entretien.

17/03/2016 à 14:32 par valentinbiret

Avant sa conférence sur la liberté de la presse, l'ex directeur du Monde et fondateur de l'hebdomadaire "Le 1" Eric Fottorino a accordé une interview au Publicateur Libre (crédit photo ©Mickael Bougouin)
Avant sa conférence sur la liberté de la presse, l'ex directeur du Monde et fondateur de l'hebdomadaire "Le 1" Eric Fottorino a accordé une interview au Publicateur Libre (crédit photo ©Mickael Bougouin)

Eric Fottorino, où en est-on de la liberté de la presse, justement ?

Eric Fottorino : « Les problématiques les plus intéressantes sont technologiques et économiques. Technologiques, d’abord, avec les algorithmes de Facebook, réseau social qui devient un grand kiosque, notamment pour nos jeunes. C’est Facebook qui leur choisit l’information. Vous pouvez être éditeur de contenus, tout ce que vous publiez n’atteindra pas forcément vos « fans ». Un filtre se glisse entre vous et vos lecteurs.

En ce qui concerne la dimension économique et financière, est-ce qu’une presse est libre quand elle ne boucle pas ses fins de mois sans l’aide des annonceurs ? Aujourd’hui, il y a une réelle dépendance financière aux grands groupes et industriels. On le voit dans les grandes manœuvres de rachats de journaux qui vont du Monde à L’Obs en passant par Le Parisien.

Autocensure

Qu’est-ce qui vous fascine dans le fonctionnement des médias ?

Il est intéressant de constater que les dictatures sont caractérisées par la censure et les démocraties économiques et financières se caractérisent par une forme d’autocensure des médias et des journalistes.

Qu’entendez-vous par autocensure ?

Par exemple, ne pas aborder ou minimiser des questions où l’actionnaire est au premier plan. Sortir de cette objectivité journalistique qui est un leurre, mais que l’on recherche tous.

On ne s’interdit rien

C’est ce que vous avez voulu éviter en créant Le 1, qui ne laisse aucune place à la publicité ?

On a voulu créer un journal indépendant de tout pouvoir et traiter les sujets sans tabou. C’est ce qui est très excitant dans cette aventure : on ne s’interdit rien. De plus en plus, les régies publicitaires et les annonceurs peuvent décider directement des contenus des titres de presse. Avec Le 1, on a voulu manifester une priorité pour le lecteur, tout en essayant de se mettre à sa place. On voulait lui permettre d’accéder rapidement à un sujet de fond, et d’en varier les angles en s’adressant à un historien, un anthropologue, un universitaire, un philosophe…

Eric Fottorino donnera une conférence sur la liberté de la presse mardi 22 mars à La Ferté-Macé (Photo S. Veyrié ; Travail personnel) -
Eric Fottorino donnera une conférence sur la liberté de la presse mardi 22 mars à La Ferté-Macé (Photo S. Veyrié ; Travail personnel) -

Revenir aux fondamentaux

Une manière de revenir aux fondamentaux du journalisme ?

Nous voulions que le lecteur ait le dernier mot, qu’il puisse se faire sa propre idée après avoir eu plusieurs angles de vue. En effet, nous revenons aux fondamentaux. On considère que l’on doit redonner aux lecteurs les bases d’une question, que tout n’est pas évident. C’est de la pédagogie exigeante tout en restant accessible.

Les articles du 1 ne sont pas signés par des journalistes : quel est leur rôle ?

On me pose régulièrement la question « Y a-t-il des journalistes au 1 ? » Oui, c’est un journal conçu et crée par des journalistes qui acceptent la conversation, le dialogue avec des gens qui savent, mais ne sont pas journalistes. Notre rédaction réalise des entretiens avec les auteurs, on leur commande un texte, puis on discute de l’angle, la façon de rendre accessible leurs connaissances.

Une « frénésie de savoir »

Quel regard portez-vous sur les médias aujourd’hui ?

Ce que je remarque, c’est la grande accélération du temps et de l’info, la puissance de la communication. Mais aussi, l’appétit qu’ont les gens pour l’information, cette frénésie de savoir, alimentée par les médias, en quelque sorte. C’est un flux sans fin, ininterrompu, qui laisse peu de place au décryptage.

Pourtant, il y a un vrai paradoxe entre les questions de fond soulevées par votre hebdomadaire et son format très court

En effet, on peut lire Le 1 en 50 minutes, ce qui est peu, mais on considère aussi que les lecteurs n’ont pas un temps fou. Et on voulait éviter de donner au lecteur un sentiment de frustration : celui de ne pas pouvoir lire un journal en entier.

Votre aventure au Monde a-t-elle précipité ce besoin de questionnement sur les médias ?

Ça l’a nourri, mais aussi précipité. Quand j’ai commencé à diriger Le Monde, toutes ces questions sont arrivées quelquefois de façon un peu violente. Nous avons tiré les leçons de tout cela pour fonder Le 1.

Le cœur des journaux s’appauvrit

2015 a été marquée au fer rouge par les attentats, mais aussi par leur traitement médiatique : qu’en retenez-vous ?

Je trouve que lors des grands événements, la presse fait bien son travail, avec des enquêtes, un travail approfondi. Selon moi, c’est davantage l’ordinaire qui est mal traité. Le cœur des journaux s’appauvrit. Les questions d’environnement, politique, économie, sont toujours traitées par la polémique. En mettant une personne face à ses détracteurs ou face à ses contradictions. Ce n’est pas très intéressant, on perd de vue l’essentiel.

Faut-il s’attendre à un recul de la liberté de la presse en France ?

Il faut être très vigilant. Comment mesurez-vous le recul ? Ce sont plein de batailles qu’il ne faut pas perdre. L’échéance des élections présidentielles 2017 sera un bon test pour les journaux tenus par des actionnaires et des grands groupes. Nous verrons bien comment ils traitent la campagne ».

Propos recueillis par Valentin BIRET

Conférence « Liberté de la presse : où en est-on ? » par Eric Fottorino mardi 22 mars, 20 h 30, salle Gérard-Philipe. Entrée libre.

61600 La Ferté-Macé

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